15 mai 2016

[Cérémonie du 5 mai 2016] L'homélie peu napoléonienne de Mgr Ravel

Choeur de la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides

Au cours de la cérémonie du 5 mai comme de celle du 9 janvier, respectivement commémorations de la mort de Napoléon Ier et de celle de Napoléon III, ces dernières ayant la forme traditionnelle d'une messe en hommage aux disparus commémorés, les célébrants de l'office catholique en cette occasion sont naturellement amenés à dire une homélie en présence d'une assemblée, présidée par la Famille impériale, de fidèles napoléoniens et/ou catholiques mais non forcément dotés de ces deux caractéristiques à la fois.

Le père Denis Branchu, curé de l'église Saint-Augustin, prononce toujours, à l'occasion du 9 janvier, des homélies dignes et sobres, emplies de sagesse et de modération, où il tente toujours d'amener quelques passages sur l'Empereur Napoléon III (toujours trop peu sans doute à nos yeux mais une homélie n'a pas non plus à être un discours d'hommage, il ne faut pas usurper les droits de la religion lorsqu'on en est l'invité).

En ce 5 mai 2016, il en a été tout autrement de l'homélie prononcée par Mgr Luc Ravel, évêque aux Armées françaises depuis 2009 et qui célébrait donc en sa cathédrale Saint-Louis-des-Invalides ("l'église des soldats") la messe en l'honneur de l'Empereur Napoléon et des soldats de la Grande Armée morts pour la France. Son propos ne s'est pas intéressé aux lectures qui venaient d'être accomplies - notamment par un saint-cyrien, cette école si attachée au souvenir impérial - et il n'a ainsi commenté ni le passage des Actes des Apôtres ni celui de la Lettre aux Hébreux ni même celui de l'Evangile selon Saint-Luc, tous relatifs à l'Ascension de Jésus-Christ. Non, l'évêque a choisi de commenter la première phrase du testament de l'Empereur : "Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de cinquante ans."

Acte louable que de vouloir évoquer en ce jour de commémoration de sa disparition le testament de l'Empereur mais - annonçant lui-même à plusieurs reprises avant d'entrer dans son homélie qu'il allait faire là un acte "polémique" - Mgr Luc Ravel a profité de l'occasion qui lui était offerte par cette cérémonie napoléonienne pour dérouler le programme politique de l'Eglise catholique, produisant un discours bien étranger aux principes napoléoniens.

L'évêque a ainsi voulu affirmer qu'au seuil de sa mort, l'Empereur Napoléon serait revenu aux "racines de son être français" - nous citons là l'expression précise utilisée par Mgr Ravel - ces racines étant, pour l'officiant, naturellement, des "racines chrétiennes", précisant même : "des racines catholiques, apostoliques et romaines". Voilà le propos de l'évêque : l'être français est essentiellement catholique, apostolique et romain.

Cette question des racines chrétiennes est un sujet hautement polémique mais s'il peut encore y avoir une discussion quand on garde cet adjectif général de "chrétien" on est légitimement amené à trouver bien plus discutable la réduction de ces racines au catholicisme apostolique et romain. Cette affirmation nie non seulement l'Histoire de France mais aussi l'oeuvre du premier Empereur des Français.

Pourquoi, si l'être français était d'essence catholique, pourquoi le Grand Empereur aurait-il tant travaillé à l'intégration des protestants et des juifs dans la communauté nationale ? La création d'une communauté nationale inclusive, tel est le projet de réconciliation de ce génie qui fut donné à la France pour entrer dans la modernité. Le Concordat de 1801 n'établit pas le catholicisme comme la religion de la France mais comme "la religion de la grande majorité des citoyens français". Objet d'une déchristianisation dont les racines sont antérieures à la Révolution Française, la France n'est que majoritairement catholique en 1801, elle ne l'est pas unanimement - loin de là. Par cette affirmation, en creux, l'Empereur reconnaît l'existence d'une majorité et donc la dignité des minorités qui l'accompagnent : protestantisme, judaïsme. Il ne fait aucun doute que si l'Empereur avait dû vivre en d'autres temps il aurait su organiser le culte musulman et l'intégrer à la communauté nationale.

Faut-il rappeler de surcroît que l'Empereur s'opposa avec violence au Pape Pie VII et que les relations entre les règnes napoléoniens et les magistères pontificaux ne furent jamais de tout repos, qu'il s'agisse des relations Napoléon / Pie VII ou des relations Napoléon III / Pie IX ?

Les souverains napoléoniens de la France moderne n'auraient jamais pu souscrire à une telle affirmation, à savoir que la France ait des racines catholiques. Certes il y a Saint-Louis et Louis XIII mais il y a aussi Philippe IV le Bel, qui lutta contre la Papauté jusqu'à provoquer la mort d'un souverain pontife, mais il y aussi Henri IV, le roi protestant puis converti qui accorda la tolérance aux réformés, mais il y a aussi Louis XIV et les soubresauts gallicans de son règne.

Il y a peu nous étions nombreux à nous émouvoir de la démolition prochaine - mais retardée - de l'église Sainte-Rita de Paris. Faut-il rappeler que cette église du XVe arrondissement abritait une des dernières communautés gallicanes de France ?

Faut-il rappeler à Mgr Luc Ravel toute l'horreur des guerres de religion du XVe siècle ? Ces innombrables français convertis au culte nouveau et qui furent détruits par une barbarie fanatique qui n'a rien à envier aux barbaries d'aujourd'hui ? Si la France est catholique, sont-ils français ces innocents gisant dans Paris le jour funeste de la Saint-Barthélémy ?

La France n'a pas des racines exclusives. Les racines de notre être collectif sont multiples. Bien sûr il y a des racines chrétiennes, et certaines sont catholiques d'autres protestantes. Mais il y a aussi des racines issues de la libre-pensée et des Lumières. Il y a ces racines solides issues de la Révolution. Celles-ci issues de la tradition républicaine, et celles-ci, jeunes mais précieuses, de la laïcité. Pour être exhaustif il faudrait y ajouter les racines humanistes et les racines celtes et gauloises. Mais pour être honnête il faudrait même y ajouter des racines, plus discrètes, plus mineures, mais réelles, celles léguées à notre pays par l'Histoire de ses minorités et de la rencontre des différentes cultures. En un mot, il suffirait d'abandonner ce terme polémique et réducteur de "racines" pour évoquer le patrimoine de notre Nation. Un patrimoine c'est une richesse du passé offerte en toute liberté et dignité au présent tandis que les racines, telles qu'on veut nous les faire accepter, c'est une réduction de notre passé pour mieux enfermer notre présent et réduire les contours de notre Nation.

Et ce patrimoine est d'une richesse infinie en ce qui concerne la France. Nous venons d'en citer bien des aspects et nous achèverons en rappelant l'existence d'un patrimoine résiduel arabe en France. Oui, la France a gouverné - pour le meilleur comme pour le pire - des territoires de l'autre côté de la Méditerrannée et cette domination a naturellement amené à l'enrichissement mutuel des deux civilisations. Mais même avant, la culture arabe avait déjà marqué en certains endroits la culture française. Nous citerons seulement une série de mots d'une extrême banalité tous issus de la langue arabe sans que plus personne ne puisse se l'imaginer aujourd'hui un seul instant : abricot, amiral, café, caïd, carafe, chiffre, coton, douane, échec et mat, gabelle (un impôt pourtant très ancien !), goudron, hasard, jupe, kif-kif, magasin, mesquin, sorbet, tambour, zéro.

"Le douanier était un zéro, il se prenait pour un caïd, pour un amiral, en portant son regard mesquin sur mes cargaisons de café ; si par hasard il l'aurait pu, il m'aurait fait payé la gabelle." Cette phrase semble-t-elle anti-française ? Elle est pourtant presque entièrement composée de mots à l'étymologie arabe ! Alors réduire notre essence à une essence catholique, quel triste raccourci !

Oui, notre patrimoine chrétien fait partie de nos principaux patrimoines mais il n'est surtout pas exclusif ni même majoritaire : la France s'est construite autour des blocs immenses que sont ses patrimoines royal, napoléonien, humaniste, révolutionnaire et républicain.

Pour étayer son propos, Mgr Luc Ravel a voulu nous faire entendre les paroles de trois papes : Jean-Paul II, Benoit XVI et François, blâmant tous le décrochage chrétien de notre Nation. Et citant notamment la phrase célébrissime de Saint-Jean-Paul-II : "Fille aînée de l'Eglise, qu'as-tu fait de ton baptême ?" On peut se poser cette question mais les promesses du baptême chrétien sont-elles la fidélité à des institutions et à des hiérarchies ?

L'assistance de Saint-Louis-des-Invalides aurait sans douté été passionnée par la lecture des autres articles du testament de l'Empereur. Il y évoque "ce peuple français (...) tant aimé", il y évoque son fils, il pardonne toutes les trahisons, y compris ce qu'il considère comme l'ingratitude de son frère Louis. L'amour et le pardon ne sont-ils pas les vraies valeurs chrétiennes ? Les vraies promesses du baptême ? Ne sont-ce pas là des valeurs portées certes par le message du Christ mais reprises aussi par l'oeuvre napoléonienne et la tradition républicaine ? Ne sont-ce pas là des valeurs en partage avec toutes les religions tant qu'elles demeurent professées dans un sens modéré et tolérant ?

Quand on voit l'état actuel de notre pays, brisé entre des factions irréconciliables, vouée à être exploitée par des cliques corrompues, divisée par des partis qui n'ont d'autres vues que leurs intérêts personnels, soumis à des tensions de toutes natures et plongé dans une crise multiforme, sociale, sociétale, morale et politique, est-ce donc la question "France, qu'as-tu fait des promesses de ton baptême ?" qu'il faut se poser ?

Nous, napoléoniens et bonapartistes, savons que la France a un patrimoine chrétien et nous voulons le préserver mais nous sommes attachés à la laïcité ; si la religion chrétienne doit revivre et prospérer de nouveau cette mission n'appartient pas à l'Etat mais à l'Eglise, et à elle-seule. Les chrétiens, en tant que chrétiens, doivent s'interroger sur la perte d'influence d'un message aussi lumineux que celui du Christ. Vouloir reprendre le contrôle sur l'Etat et construire un monopole socio-culturel n'est pas une solution à cette transformation d'une "grande majorité" en minorité cultuelle. Au XIXe siècle, des catholiques libéraux défendaient déjà l'idée d'une séparation laïque entre l'Eglise et l'Etat afin que l'Eglise soit libre et indépendante de mener les combats qui n'appartiennent qu'à elle. Ne soyons pas en retard sur le XIXe siècle lui-même alors que nous avons le XXIe siècle à construire.

Défendre les patrimoines français c'est aussi acter de leur diversité, s'indigner contre toute volonté de monopole tout en reconnaissant la prédominance massive, sur les plans historiques et culturelles, de certains patrimoines, dont le patrimoine chrétien fait partie. Mais que les racines de l'être français soient des racines catholiques, cela n'est pas défendable, c'est une vision passéiste et anachronique, si ce n'est même totalement hors du temps : la France a-t-elle jamais une seule fois dans toute son Histoire été un pays monolithique d'essence catholique, apostolique et romaine ? Affirmer ceci durant l'homélie d'une cérémonie dédiée à la mémoire du Grand Empereur Napoléon est une erreur. C'est une faute. Ce discours ne peut être pas être considéré comme un discours bonapartiste, il est même anti-napoléonien.

Ce n'est pas la question "France, qu'as-tu fait des promesses de ton baptême ?" qu'il nous semble pertinent de poser aujourd'hui à ce pays malade tant aimé. Non, la vraie question qui se pose aujourd'hui en 2016 ne concerne par "notre" baptême mais notre âme malgré tout et elle se résume à cela : "France, qu'as-tu fait de ton Histoire ? France, qu'as-tu fait de tes rêves et de ta souveraineté ?  France, qu'as-tu fait des promesses de ta Révolution ?"

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