29 avril 2014

Les fâcheuses approximations historiques du comte de Paris

Les célébrations récentes du huit-centième anniversaire de la naissance du roi Saint-Louis ont fait ressortir les prétendants au trône royal de France de leurs manoirs et, naturellement, avec eux, les stériles et interminables querelles de légitimité.

Mgr le comte de Paris

Suite à un entretien accordé par le duc d'Anjou ("Louis XX", prétendant légitimiste) au journal Le Figaro, le comte de Paris ("Henri VII", prétendant orléaniste) s'est fendu d'un communiqué (reproduit ci-après) où on est légitimement (et sur ce point il ne peut y avoir de querelle !) choqué des approximations historiques de celui qui se prétend l'héritier de notre Histoire et des institutions monarchiques françaises.

Henri, comte de Paris et duc de France, déclare, en s'adressant au directeur du Figaro :
<< Monsieur le Directeur de la Rédaction, 
J'ai été surpris par l'ignorance, de l'histoire des Bourbon d'Espagne, d'un de vos journaliste (sic) qui, pourtant se targue d'être le spécialiste des têtes couronnées (Le Figaro du 24/4/14 page 20) [note : le comte de Paris désigne ici M. Stéphane Bern] 
Je pense qu'il n'a pas eu le temps de lire le récent livre de Monsieur Patrick Germain (Editions Patrice du  Puy) : "Le Roi Légitime Bourbon ou Orléans". Cet auteur conclut : "les prétentions espagnoles au trône de France reposent sur l'affirmation d'une négation. Nier la validité des renonciations de Philippe V. Nier la validité des traités internationaux d'Utrecht et de Rashtadt. Nier l'existence de la cassure de la Révolution de 1789 ..." 
L'auteur souligne également les conséquences de la "Pragmatique Sanction" du 31 mars 1830, promulguée par Ferdinand VII Roi d'Espagne, puis confirmée par les Cortes et qui abroge la loi semi-salique de Philippe V. Par l'effet de cette Pragmatique Sanction, les Femmes ont pu régner en Espagne. Il en résulte que le Sang de France disparut de la descendance de la Reine Maria Luisa et de celle de la Reine Isabel II. Il faut attendre le mariage du  Comte de Barcelone avec ma tante Maria de las Mercedes de Borbon pour que le Sang de  France coule à nouveau dans le coeur du Roi Juan Carlos, par le truchement d'une Princesse de Borbon, mais aucunement dans celui du jeune Luis Alfonso, puisque ni son père ni son grand père ne détenaient une goutte du Sang de France et ni sa mère, petite-fille de Franco.
(...) 
Je vous prie de croire, Monsieur le Directeur de la Rédaction en mes sentiments très chaleureux. >>

Le paragraphe sur l'extinction du sang de France dans la famille bourbonienne d'Espagne est affreusement choquant pour tout esprit historien rigoureux. Les faits les plus simples invalident les affirmations du comte de Paris qui se montre ici coupable de cette ignorance dont il accuse le journaliste du Figaro (savoureux retournement).

En effet, en 1830, Ferdinand VII a bel et bien aboli la loi salique de succession au trône d'Espagne pour permettre à sa fille, Isabelle, de régner après lui, arguant qu'il rétablissait par là la tradition espagnole (ce qui est vrai).

Ferdinand VII a donc aboli la loi salique de Philippe V pour rétablir la traditionnelle loi semi-salique d'Espagne. Le comte de Paris se trompe d'entrée en affirmant que le roi d'Espagne aurait aboli une loi semi-salique qu'il a en réalité rétabli ! Cette ignorance est d'autant plus étonnante que la succession espagnole est encore aujourd'hui régie non pas par une primogéniture stricte mais par la loi semi-salique de Ferdinand VII : l'infante Léonor est l'héritière du roi Felipe VI mais elle cesserait demain de l'être si la reine Letizia venait à lui donner un petit frère.

La leçon magistrale que le prince Henri d'Orléans souhaitait infliger à M. Bern commence donc sous de bien mauvais auspices.

Au regard du droit dynastique français, sur lequel le comte de Paris entend s'appuyer pour démontrer l'extinction du sang de France chez ses cousins espagnols, Isabelle II n'avait aucun droit au trône, et ses descendants après elle également. C'est sur cette affirmation que naquit le carlisme, "légitimisme espagnol" soutenant la candidature du frère de Ferdinand VII, Charles de Bourbon ("Charles V") contre sa nièce, Isabelle II.

A la mort du comte de Chambord, en 1883, qui signe l'extinction de la branche aînée des Bourbons, ce n'est d'ailleurs pas Isabelle II (détrônée mais encore vivante) ni son fils Alphonse XII qui deviennent les prétendants légitimistes au trône français mais le second fils et second héritier du premier prétendant carliste : Jean de Bourbon, "Jean III" (aussi bien pour les carlistes que pour les légitimistes). Le royalisme des Blancs d'Espagne, refusant le ralliement à la branche d'Orléans, se fonde donc sur une succession salique / masculine, reprenant la succession carliste.

Mais cette branche carliste finit par s'éteindre en 1936 après les règnes de "Jean III" (1883 - 1887), "Charles XI" (1887 - 1909) fils du précédent, "Jacques Ier" (1909 - 1931) fils du précédent et "Charles XII" (1931 - 1936), oncle du précédent.

La succession masculine chez les légitimistes, partisans des Bourbons d'Espagne, s'éteint-elle alors avec cet ultime prétendant ? Le comte de Paris a-t-il raison en affirmant que la succession légitimiste ne contient aucune goutte du sang de France et qu'elle s'est opérée par les femmes ?

Il n'en est, évidemment, rien. A l'extinction de la branche issue de Charles de Bourbon (premier prétendant carliste, "Charles V"), frère de Ferdinand VII, c'est la branche issue du troisième et dernier frère de la fratrie qui récupère légitimement (et par les hommes) les droits à la couronne. Ce troisième frère se nomme François de Paule de Bourbon, et c'est ici qu'intervient une ruse savoureuse dont l'Histoire seule a le secret : le fils aîné de ce prince d'Espagne, François d'Assise de Bourbon, n'est rien d'autre que le mari de sa cousine germaine, la reine Isabelle II.

A l'extinction de la branche carliste, c'est, via son époux, la branche issue d'Isabelle II qui récupère les droits à la couronne, par une succession strictement masculine.

Et ainsi, en 1936, c'est le petit-fils de François d'Assise de Bourbon qui devient (pour les légitimistes français) le prétendant légitime à la couronne de France, et il s'agit du roi d'Espagne Alphonse XIII. Tout ceci par les hommes, conservant donc dans ses veines, via son grand-père, nombre de ces gouttes du sang de France dont le comte de Paris aimerait voir les prétendants légitimistes dépourvus.

Le prétendant actuel, le duc d'Anjou, est l'arrière-petit-fils du roi Alphonse XIII, par les hommes (Alphonse XIII ("Alphonse Ier" pour ses partisans français), père de Jacques-Henri de Bourbon ("Henri VI" pour ses partisans), père d'Alphonse de Bourbon ("Alphonse II" pour ses partisans), père de Louis de Bourbon ("Louis XX" pour ses partisans)).

Affirmer comme le fait le comte de Paris que "le sang de France disparut de la descendance (...) de la reine Isabel II" est un fort grossier mensonge historique qui oublie que cette même reine était mariée à son cousin germain, François d'Assise de Bourbon, par lequel les princes légitimistes actuels tiennent (par les hommes !) les droits auxquels ils prétendent.

De surcroît, quelle souplesse d'esprit quand dans la même lancée le comte de Paris affirme que si le sang de France coule dans les veines de Juan Carlos, l'actuel roi d'Espagne, c'est par sa mère, Mercedes de Bourbon, "tante" (cf. post-scriptum) du prétendant orléaniste. Ainsi, visiblement, dans certains cas, le sang de France se transmet par les femmes, quand cela arrange le comte de Paris ...

Le comte de Paris n'en est pas à sa première affirmation erronée sur la branche "rivale" d'Espagne : déjà, le 25 novembre 2000, lors d'une émission présentée par Thierry Ardisson (Tout le Monde en Parle), alors que ce dernier (connu pour ses sympathies légitimistes) demandait à son invité si la branche issue du duc d'Anjou (Philippe V d'Espagne) n'était pas "plus aînée" que la sienne, le prétendant orléaniste avait répondu par la même approximation mensongère.
Le comte de Paris : Il y a une petite erreur dans ce que vous dîtes, c'est qu'en France on descend par les hommes, la légitimité ne peut se transmettre que par les hommes. Or, en Espagne, elle se transmet par les femmes.
Thierry Ardisson : Ah oui, vous voulez dire que l'aîné des capétiens espagnol descend par les femmes, et donc ça marche pas quoi !
Le comte de Paris : Non, ça marche pas pour lui.
Dommage que depuis lors aucun conseiller du comte de Paris n'ait eu la bonne idée de l'inviter à regarder un arbre généalogique de la Maison de Bourbon (ou même plus humblement de très simplement aller sur Wikipédia) : il aurait pu découvrir avec émerveillement que les prétendants légitimistes ne descendent pas (au regard de leurs droits dynastiques) de la reine Isabelle II mais de son cousin germain, et mari, le prince François d'Assise de Bourbon.

De toute cette démonstration, aucune branche ne tire plus de légitimité que l'autre (puisque les deux descendent par les hommes), et ce n'est aucunement notre propos. Mais on peut dès lors légitimement s'interroger sur le sérieux et l'honnêteté intellectuelle du comte de Paris (ou plutôt de ses proches conseillers) et des milieux orléanistes qui reprennent cette grossière erreur historico-dynastique.

Quand on sait que l'institution monarchique se fonde sur l'Histoire, ne pas la maîtriser peut s'avérer un handicap majeur.

PS : détail supplémentaire et moins important, le comte de Paris désigne la défunte comtesse de Barcelone (Maria de las Mercedes de Bourbon) comme sa tante. On le sait, ce terme désigne une soeur du père ou de la mère. Or,  Maria de Las Mercedes n'était que la cousine germaine de son père, le précédent comte de Paris (par sa mère, la duchesse de Guise). Pour l'actuel comte de Paris, même par la voie maternelle, elle n'est pas du tout sa tante stricto sensu puisqu'elle n'est que la soeur de sa tante maternelle par alliance, Espérance de Bourbon, épouse de Pierre d'Orléans-Bragance, le frère d'Isabelle d'Orléans-Bragance, précédente comtesse de Paris. Qu'elle soit la cousine germaine de son père ou la belle-soeur de son oncle maternelle ne fait pas d'elle sa tante.

4 commentaires:

  1. Pas mal, pour un bonapartiste, pas mal du tout !

    RépondreSupprimer
  2. Descendant légal de don François d'Assise. Descendant biologique de don François d'Assise ? Ah pourquoi pas après tout ? Mais descendant d'Isabelle II c'est sûr !

    RépondreSupprimer
  3. Cette question a été définitivement tranchée il y a bien longtemps : pour éviter ces querelles, Philippe V d'Espagne a fait la présente renonciation :
    "Et, pour plus grande stabilité de l’acte d’abdication de tous les droits et titres qui m’appartiennent… à la succession de la couronne de France, je me dépossède et me désiste spécialement des droits qui pourraient m’appartenir par les lettres patentes ou actes par lesquels le roi, mon grand-père, m’a conservé, réservé et habilité le droit de succession à la couronne, lesquelles lettres patentes furent données à Versailles au mois de décembre de l’année 1700 [1], et passées, approuvées et enregistrées au parlement… Je les rejette et y renonce, et les regarde comme nulles, d’aucune valeur, comme cancellées et comme si elles n’avaient jamais été données.

    « Je promets et engage ma foi et parole de roi que, de ma part et de celle de mes dits enfans et descendans, je procurerai l’observation et l’accomplissement de cet acte, sans permettre qu’il y soit contrevenu directement ou indirectement,.. et je me désiste et sépare de tous et chacun des moyens connus ou inconnus, ordinaires ou extraordinaires,.. pouvant nous appartenir à moi et à mes enfans et descendans, pour réclamer, dire ou alléguer contre ce qui est ci-dessus dit…"

    Difficile de réclamer le trone de France dans ces conditions ... sauf à renier ses ancetres ...

    Louis XX n'est pas un prince français, n'est pas de langue maternelle française, ne vit pas en France, descend d'une branche espagnole des Bourbon dont il n'est même pas l'ainé véritable (sinon, pourquoi son père a-t-il été écarté du trone d'Espagne en 1969, tout comme l'avait été son grand-père auparavant ?).

    En 1883 à la mort du comte de Chambord, une fusion a eu lieu entre légitimistes et orléanistes : tous reconnaissaient Philipe VII, comte de Paris comme prétendant. Personne ne songeait à soutenir un prétendant de la famille d'Espagne, vu qu'il est impossible de cumuler les deux couronnes.

    End of the story

    La remise sur la scellette de cette branche a été en réalité effectuée par des royalistes qui s'opposaient à Henri VI et à ses visions modernistes. En raison de ce désaccord, ils choisirent Alfonso d'Espagne ... mais un royaliste ne peut choisir son Roi, sinon c'est un républicain ...

    Le prince Henri VII est donc le seul prétendant royaliste légitime au trone de France ...

    ... ceci dit, en tant que Bonapartiste, je m'en moque un peu en réalité ... Vive Napoléon VII

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne me prononcerai pas sur les droits à la Couronne des deux branches royalistes, mais je tiens à rectifier le fait suivant : le prince Louis de Bourbon est en tout cas bel et bien l'aîné des Bourbons d'Espagne.

      Son grand-père, le prince Jacques-Henri de Bourbon a été contraint d'abdiquer ses droits à la couronne d'Espagne par son propre père (Alphonse XIII) parce qu'il était sourd-et-muet. C'est cet acte qui fit de son frère cadet, le comte de Barcelone, l'héritier de la Couronne d'Espagne. Mais en tant qu'aîné il revendiqua après la guerre ses droits à la Couronne de France.

      Il ne nous appartient pas, et là je vous rejoins pleinement sur votre dernière phrase, de trancher ce genre de querelle stérile autour d'un trône royal qui n'existe plus depuis bien longtemps (depuis 166 ans tout de même !).

      Supprimer